Science et mysticisme
En effet, la physique moderne a confirmé l'une des idées fondamentales du mysticisme de l'Orient : les concepts que nous utilisons pour décrire la nature sont limités, ils ne sont pas des aspects de la réalité comme nous le pensons, mais des créations de notre mental. Et quand nous étendons le champ de notre expérience, nous devons les abandonner.
Nos concepts de l'espace et du temps sont des éléments essentiels de notre carte de la réalité. Ils nous servent à ordonner choses et événements, ils sont des repères clef pour notre vie quotidienne et déterminent toutes nos tentatives pour comprendre la nature. Aucune loi physique ne les néglige. Ces concepts fondamentaux ont été modifiés par la Théorie de la Relativité Générale d'Einstein (*) : on est passé de concepts d'espace et de temps absolus et séparés à l'idée selon laquelle les mesures de temps et d'espace sont relatives et dépendantes de l'observateur. Cette idée classique d'un espace-temps absolu a dû donc être abandonnée.
Les mystiques indiens
La philosophie orientale a toujours affirmé que les concepts de temps et d'espace étaient des constructions mentales. Pour les philosophes indiens, l'espace existe seulement en relation avec notre conscience individuelle. Ils relient les notions d'espace et de temps à des états particuliers de conscience. Étant capables d'aller au-delà de l'état ordinaire de conscience par la méditation, ils ont réalisé que les notions conventionnelles de temps et d'espace ne sont pas la vérité ultime. Les notions subtiles de temps et d'espace résultant de leur expérience mystique apparaissent très similaires aux notions de la physique moderne. Les sages expérimentent en effet des états de conscience où est transcendé le monde phénoménal tridimensionnel : ils expérimentent un monde supérieur, multidimensionnel. Le sage Shri Aurobindo parle « d'un changement subtil qui fait que l'on voit une sorte de quatrième dimension ».
L'idée que l'espace et le temps sont indissociables, bien montrée par la Théorie d'Einstein, apparaît aussi très clairement dans la philosophie bouddhiste : certains textes donnent une description de l'expérience du monde au moment de l'illumination. Cette expérience, qui est celle d'une interpénétration de l'espace et du temps, est ainsi décrite :
« Un état de dissolution complète, où il n 'y a plus de distinction entre le mental et le corps, le sujet et l'objet. Nous regardons autour de nous et percevons que chaque objet est relié à tout autre objet, pas uniquement spatialement mais aussi dans le temps... Dans cette pure expérience, il n’y a pas d'espace sans temps, pas de temps sans espace. Tous deux s'interpénètrent » (D. T .Suzuki).
Dans l'expérience spirituelle, la perception que nous avons ordinairement du temps et de l'espace s'efface, au profit d'une perception infiniment plus large qui englobe la réalité dans sa totalité. Les prismes mentaux que sont le temps et l'espace limitent notre perception de l'univers. Le facteur « espace » par exemple nous offre une vision fragmentée du monde. En effet, si on peut concevoir qu'il y ait un facteur unique déterminant l’existence de toute chose en ce monde, on ne ressent pas un sentiment d'unité, chaque chose, chaque être étant une entité bien séparée. Quel est donc le facteur qui les divise et les sépare ? N’est-ce pas le facteur « espace » ? L'espace sépare les choses et les êtres en autant d'entités distinctes. Si le concept d'espace est éliminé, tous les noms et toutes les formes sont réunis en un ensemble homogène, en un même lieu. Il en va de même pour le temps. La perception que nous en avons est linéaire, le temps semblant s'écouler en une succession d'instants que nous mesurons avec précision et qui rythme complètement notre vie.
La physique moderne a montré que la structure de l'espace-temps est inextricablement liée à la distribution de la matière. L'espace est courbé à différents degrés par la présence de la matière, le temps coule à des rythmes différents dans les diverses parties de l'univers. L'espace tri-dimensionnel euclidien et la notion d'un temps linéaire, ont dû être abandonnés. Les scientifiques décrivent aujourd'hui le temps et l'espace comme étant pleinement équivalents: ils sont unifiés dans un continuum à quatre dimensions (c'est-à-dire longueur, largeur, hauteur et temps) dans lequel l'interaction entre particules (les événements) peut aller dans n’importe quel sens. C'est uniquement notre mesure du temps qui affirme que tel événement est survenu avant tel autre. Les mystiques quant à eux parlent de leur expérience en méditation : au lieu d'une succession linéaire d'instants, ils expérimentent un présent infini, au-delà du temps, et cependant dynamique.
« Si nous parlons de l'expérience de l'espace dans la méditation, nous avons alors affaire à une dimension totalement différente. Dans cette expérience de l'espace, la séquence temporelle est convertie en une coexistence simultanée, l'existence côte à côte des choses, et cela ne demeure pas statique, mais devient un continuum vivant dans lequel temps et espace sont intégrés » (D. T . Suzuki).
Il est difficile pour nous de comprendre ces notions décrites par les mystiques et par la science moderne. Cela peut nous paraître totalement abstrait, certains diraient sans intérêt !... Comment concevoir en effet une expérience sans temps, sans moment, sans séquence ! Comment imaginer que « le temps ne passe pas, mais qu'il reste juste là où il est...» Cela peut cependant nous faire toucher du doigt à quel point l’expérience spirituelle est une vision différente, à quel point notre perception ordinaire est limitée, et cela peut nous faire entrevoir ce qu'est la vision d'un sage.
« Dans ce monde spirituel, il n 'y a pas de division du temps telles que le passé, le présent et le futur, qui se sont contractés en un seul moment du présent où la vie palpite dans son vrai sens. Le passé et le futur s'enroulent au moment de l'illumination ». (D.T. Suzuki).
Pour les mystiques, transcender le temps est aussi transcender le monde de la causalité, notion limitée s'il en est :
« Le temps, l'espace et la causalité sont comme un prisme à travers lequel l'Absolu est vu. Dans l'Absolu, il n'y a ni temps. ni espace, ni causalité » (Swami Vivekananda).
Les traditions spirituelles de l'Orient indiquent différentes voies pour aller au-delà de l’expérience ordinaire, pour se libérer du temps. C'est aussi cette liberté et cette expérience de l’Absolu qu indique la philosophie du Vedânta.
Un Absolu au-delà du monde perçu
Selon le Vedânta, le monde est une apparence que prend la Conscience Unique, Brahman. Le Temps et l'Espace sont dans Brahman, dans cette Conscience unique. Cette réalité ultime est une expérience située au-delà de nos perceptions, au-delà de nos sens et de notre mental. Ce monde extérieur et notre propre monde d'expériences physiques, mentales ou intellectuelles, émergent de cette Conscience, existent en elle, et s'y dissolvent. Cette Conscience brille en tous. Comme les vagues qui forment la surface de l'océan, les diverses expériences des individus s'élèvent et retombent dans cette Conscience.
Une question se pose alors : si r esprit qui brille en chacun de nous et autour de nous est l'Infini sans second, pourquoi y-a-t -il perception de la pluralité autour de nous ? Le Vedânta répond en disant qu il y a un substratum divin sur lequel est surimposé ce monde des phénomènes, d'êtres et de choses en perpétuel changement. Ce substrat est de la nature de la Conscience Absolue (advaita). Le monde ne se manifeste pas sous forme de création à proprement parler: c'est uniquement la non-appréhension de cette Réalité unique et invisible qui fait apparaître ces formes multiples. C'est l’ignorance qui nous fait voir l’océan ou le ciel bleu, là où il y a une pure absence de couleur. C'est le prisme déformant qui surimpose sur la pure lumière blanche le jaillissement de toutes les couleurs. Quand on ne connaît pas la vraie nature d'une chose, on projette sur elle une réalité imaginaire. Quand la Pure Conscience n'est pas appréhendée, le mental projette à sa place un monde de changement et s'y identifiant, l'ego vit selon des concepts limités et erronés.
Le monde nous apparaît comme un élément stable : pourtant nous savons qu'il est en état de flux permanent. Notre corps, nos émotions, nos pensées, nos expériences, changent constamment. Pourtant nous leur attribuons une certaine permanence ou nous attendons d'eux cette permanence.
Nous vivons dans la conscience du temps, qui nous paraît être une mesure bien réelle. Pourtant, ne savons-nous pas que le temps est une expérience relative et subjective ? Ne s'écoule-t-il pas différemment selon que nous sommes heureux ou que nous souffrons ? Nous sommes assez lucides pour réaliser que le temps vécu en rêve était une illusion, mais nous considérons naturellement notre expérience quotidienne comme solide et réelle. Ce monde de l’état de veille est enserré dans la toile de nos concepts actuels de temps-espaceobjets. C'est aussi une projection imaginaire du point de vue de la Conscience Suprême, mais cela, on ne le réalise que lorsqu on atteint cet état.
La difficulté est d'expliquer pourquoi et comment surgissent ces fausses apparences. Différentes théories de la création sont alors données pour satisfaire l’intellect et l'apaiser : le monde est un rêve, il est l'expression de la volonté divine, il est le jeu du Seigneur... Mais la seule explication logique pour la création du monde est la nature même de la Réalité Suprême. C'est la nature de l’Infini de jouer le fini. Nous avons un pouvoir de nous tromper nous-même et de percevoir le fini au lieu de l’Infini. Ce pouvoir est appelé mâyâ. Cette ignorance est manifestée sous la forme du mental. Quand elle est transcendée, le monde imparfait disparaît. Ce monde joue uniquement dans le mental de l’observateur, mais il est vu à l'extérieur, comme un reflet dans un miroir. Ce reflet n’a pas d'existence au-delà de l'objet reflété. Pourquoi expérimentons-nous le monde comme s'il était extérieur, alors qu'il n’est qu'une émotion intérieure ? Pour répondre, Shankara donne l’exemple du rêve. Quand nous rêvons, tout se passe dans notre mental, et pourtant le rêve est vécu comme se déroulant hors de nous-même. C'est au réveil que nous réalisons que tout était en nous, en notre propre imagination.
De même, le monde existe dans notre propre imagination, mais nous l'expérimentons comme étant réel, substantiel, indépendant de nous. Il a d'ailleurs, dit Shankara, une réalité relative tant que nous le croyons réel, de même que le rêve a une certaine réalité tant que nous rêvons. L'expérience commune à tous que le monde existe intervient parce que nous sommes conscients de l'existence du monde.
Ce que nous percevons n'est qu'un pâle reflet d'une Vérité Supérieure. Nous attribuons à notre corps, à nos émotions, à nos pensées, à nos perceptions, une réalité empruntée à celle de la Réalité Suprême située audelà de notre conscience ordinaire, source même de notre souffle et de notre existence. Là cesse toute division.
(*) voir la lettre de la CMF N°2 (Mai 95)
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